
15,1/20
4 notes
Petit à petit, la forêt de glace a resserrée sa froide étreinte sur le monde, grignotant implacablement le moindre pouce de terre. Seule la ville de la shogunai Fujiwara offre encore aux hommes la protection de ses enceintes fortifiées. Car sur les terres enneigées qui ceignent la cité rôdent les redoutables loups Izunas, qui depuis la mort du kami Wunjo, le chef de leur meute, cherchent à se venger des hommes, responsables de sa chute. Dans cet hiver sans fin, la jeune Meiki, montreuse de bunraku (une forme de théâtre de marionnettes japonais), transmet à son public les histoires qu'on lui a jadis narrées. Raido, ronin amnésique, manchot et borgne, poursuit son voyage solitaire, persécuté par des voix que lui seul entend.
Incidemment, il va croiser le spectacle de Meiki, dont la seule présence apaise ses démons intérieurs et fait taire les voix qui l'obsèdent. Mais déjà, les hommes de la shogunai arrivent pour arracher la jeune femme à son foyer. Pour tenir à distance les voix, Raido va se porter à son secours, la soustrayant aux gardes, aux loups, et à la shogunai Ryin Fujiwara. A son contact, les souvenirs vont peu à peu revenir à l'ancien samouraï ; les années passées au service de l'ancien shogunai, sa rivalité avec l'actuel général des armées Nobu Fudo, la jeune Ryin, alors simple enfant, ... Jusqu'à son acte le plus vil, l'assassinat du grand loup noir Wunjo à la demande de son maître.
Poursuivis par la shogunai et par son âme damnée Fudo, les deux compagnons vont devoir s'allier à tous les hommes de bonne volonté qu'ils pourront trouver dans la ville pour repousser l'hiver, renverser la tyrante et rétablir l'harmonie qu'ont brisée les hommes. Armé des Nuées écarlates, ses sabres magiques au rôle indéterminé, Raido va devoir lutter sur tous les plans, combattant tant l'arme au poing que contre lui-même, à la recherche des précieux souvenirs qui leurs permettront de comprendre comment le monde a bien pu en arriver là.
A l'origine prévue pour être une trilogie, la fable asiatique de l'auteur italien Saverio Tenuta a finalement débordé sur un quatrième tome. Diplômé des Beaux-Arts de Rome, l'auteur est également un invité régulier d'Heavy Metal. Dans la lignée d'Okko, il nous livre ici un conte à l'ambiance japonaise très marquée. Graphiquement, la patte de Tenuta est impressionnante : le dessin, ou plutôt la peinture, prépondérance de rouge et de noir, n'est pas sans rappeler les estampes japonaises, contribuant à immerger le lecteur dans l'ambiance du récit. Quant au dynamisme de l'image, il ne cède en rien à cette richesse du trait, faisant de l'a tétralogie un pur chef-d’œuvre visuel.
Côté scénario, Tenuta, il faut le concéder, fait moins bien, cédant à la facilité d'une thématique classique et d'emprunts marqués à ses aînés. Difficile en effet de ne pas songer à San de Princesse Mononoké en voyant la jeune Meiki chevaucher un gigantesque loup blanc ! Les thèmes centraux, eux aussi, restent proche des classiques de Ghibli et de la culture nippone. On y retrouve bien sûr l'affrontement entre la Nature majestueuse et la cupidité des hommes, incapables de partager leur espace de vie. Et mises en abyme par les marionnettes du bunraku, les tentatives désespérées de l'être humain pour échapper à son destin, marionnette aveugle incapable de voir les fils qui l'y relient.
Sous cette naïveté scénaristique, propice à la narration d'un conte, se déploient les écheveaux d'un japon médiéval, baroque et sanglant, aux accents fantastiques. De la dark fantasy nippone en quelque sorte. La Légende des nuées écarlates est une fable nostalgique et majestueuse, alternant sa trame narrative principale avec les souvenirs de Raido, au fur et à mesure qu'ils lui reviennent. Il en devient facile de passer outre la légèreté du scénario, tant il respecte ses classiques, pour se concentrer sur la beauté du monde que nous offre Tenuta et passer en sa compagnie un excellent moment.

