
17,1/20
6 notes
Avec Féerie pour les ténèbres s’ouvre une porte vers Caquehan, capitale improbable d’un royaume innomé. Ville plurielle éventrée par la Technole vomie de l’En-Dessous. Navires de béton qui éperonnent les anciens bâtiments, lampadaires crevant les pavages comme autant de champignons de métal, sacs plastiques Leclerc qui battent au vent, automobiles moribondes pissant leur huile sur le sol… Autant d’épaves anachronique dans un royaume qui n’a jamais dépassé la technologie ni la mentalité médiévale.
Dans cette réalité qui s’émiette, Oblicion, officieur de justice, tente tant bien que mal de faire respecter l’ordre et la loi. C’est qu’il en a vu Oblicion, des crimes atroces, des meurtres contre nature. Plus rien ne l’effraye, et peu de choses le surprennent encore. Pas même ce dernier meurtre, d’une adolescente aux membres brisés, énuclée, la gorge taillée en croix, trouvé gisant à l’endroit même où la Technole, pour la première fois fit son apparition quelques décennies auparavant. Mais quand en autopsiant le cadavre il va découvrir que ses os sont fait de la même matière exotique que crache la Technole, le plastique, le cas va soudain devenir passionnant.
Après les enquêtes policières d’Oblicion, le second roman, Le Sacre des Orties, nous entrainera au Sud, pris entre les féeries politiciennes d’Ando, les massacres sacerdotaux de l’inquisition et les mensonges idéologiques du centripète Doctrinal. Au Sud où la folie des hommes combat la Réalité, et où l’alliance improbable du fraselé Melvolu, d’une jeune féeuse autodidacte, d’un ménestrel atypique et d’un sauvage chasseur des Brolhs est peut-être l’un des derniers remparts contre la destruction qui la menace. Eux et la guerrière Malgasta, dont les aventures maritimes trouveront leur écho jusque dans la capitale, où s’éveille lentement Estrec, ancien féeur devenu le catalyseur humain d’où la Technole se répand.
Publié sur une dizaine d’années, Féerie pour les Ténèbres est une œuvre d’une richesse inouïe, répartie en pas moins de 3 romans et six nouvelles. Pour la première fois, les éditions Le Bélial tentent de regrouper cet univers tentaculaire en une intégrale en deux tomes.
Dans ce premier volume, ce sont les romans qui sont mis à l’honneur, avec la publication de deux d’entre eux, en partie remaniés par l’auteur pour l’occasion et entrecoupés d’une courte nouvelle. L’occasion d’un plongeon initiatique dans un univers où l’horreur la plus noire reste indissociable d’une gouaille joyeuse, où le terrible n’est qu’une autre facette du merveilleux, et où, finalement les récit s’entremêlent en une truculence morbide.
Jérôme Noirez fait preuve d’une verve toute rabelaisienne au service d’une créativité débridée qui enfle et explose à l’image des percées de Technole à travers son royaume. On ne sait plus où l’on est, quel est cet univers fantasque qui se perd entre les genres sans vouloir s’y restreindre, ni où cela va nous mener. Mais on s’y laisse guider, avec plaisir, avec délice même.
Après quelques six cents pages de lecture, Féerie pour les Ténèbres m’est toujours aussi inqualifiable, expérience littéraire étrange à comparer peut-être à la folie contagieuse d’un Terry Pratchett. C’est éreintant, drôle pourtant, et emplit du mystère dont sont faits les rêves – ou les cauchemars. Une seule chose est sûre : une fois entré dans le récit, ce qui vient très vite, l’auteur ne nous lâche plus avant la dernière page. Et encore…
A peine remis des aventures nautiques de Malgasta, le Carnaval des Abimes, troisième et dernier roman de l’œuvre de Noirez, nous replonge avec délectation dans la noirceur de l’En-Dessous, le farfouillis des innombrables membres de Chinceface, et l’horreur de la Troisième Inquisition que les excrucieurs répandent comme une peste sur le royaume.
Point d’orgue de Féerie pour les Ténèbres, cette ultime bravade au bon sens et à la raison nous pousse fermement vers sa conclusion, jonction attendue entre notre univers et la truculente folie qui règne à Caquehan. Parfaitement maître de sa plume, Jérome Noirez mène avec brio cet épilogue, clôture magistrale où culminent une horreur pantagruélique, une jouissance dans l’atrocité, qui ne sont pas sans rappeler par certains côtés le roman médiéval traditionnel.
A cette fin épique l’intégrale ajoute cinq courts récits à la chronologie incertaine. Certains, en effet, semblent être antérieurs aux évènements décrits dans les romans (ainsi, Pour qui grince les gonds, qui met en scène l’une des reliques de Chinceface), d’autres le sont indéniablement, comme Le Grand Machouilleur, où Jectin raconte à Grenotte et Gourgou une ancienne aventure mettant en scène le jeune Estrec de Gourios. Les deux derniers, enfin, jettent un dernier regard aux destins respectifs de Joliot de Lourche et du rabelaisien Barugal.
Prolongement en pointillés de l’œuvre principale, ces nouvelles, comme autant de paliers de décompression, nous font lentement émerger de l’En-Dessous, achevant en douceur une symphonie littéraire que l’on quitte à regret. Monument unique et polymorphe, Féerie pour les Ténèbres est un trésor de poésie qu’il faut découvrir.
Jérome Noirez, ancien professeur de musique, étant également compositeur de musique médiévale, je propose aux plus mélomanes d’entre vous de découvrir ici même, gratuitement, ses dernières créations relatives à ses œuvres, aimablement mises en ligne sur SoundCloud par son éditeur.